Après avoir retracé l’œuvre de Louis-Félix Chabaud, Prix de Rome, sculpteur pour Charles Garnier, son ami, de plusieurs centaines d’œuvres à l’Opéra de Paris puis à Monte-Carlo, Jean-Marc Héry se pose la question : Louis-Félix Chabaud était-il maudit ? Pourquoi son œuvre n’est-elle pas reconnue ?

Les conclusions de Jean-Marc Héry

Ses œuvres ont subi pour certaines des dommages irréparables, la postérité, c’est le moins que l’on puisse dire, ne lui aura pas réservé un sort favorable puisque dès 1875 certains s’évertuaient à minimiser sa participation à l’opéra de Paris.

Il y a clairement 3 explications à ce phénomène :

  • Son caractère
  • Une certaine animosité à l’égard de Paul Cézanne
  • Sa fidélité à Napoléon III

Chabaud, on le sait , n’était pas un sculpteur très sociable : ses descendants relatent certains épisodes amusants : on ne lui connu aucun amour, il était d’humeur bougonne, les lettres adressées par Charles Garnier lui-même témoignent d’un côté « vieil ours ».

En outre, il n’a jamais réellement cherché à se mettre en valeur : même s’il avait fait l’acquisition d’un hôtel particulier parisien, il restera à jamais ancré dans sa Provence et ne courra pas spécifiquement après les contrats. Son franc parler lui attirera aussi beaucoup d’inimitiés… quant à sa fidélité à Napoléon III, elle lui sera fatale.

Un autre aspect de sa personnalité peut néanmoins nous être dévoilé par l’étude de son domicile à Venelles.

Naples, et plus généralement l’Italie, constituaient une source d’inspiration inépuisable pour ce prix de Rome qui allait retenir l’attention de ses pairs avec une sculpture d’Hermès forgeant le caducée… la mythologie sera longtemps notre fil conducteur, présente jusque dans l’âtre de la cheminée où une plaque en fonte révèle une jeune fille, déchirant la lettre de son amant qui vient de la quitter et essayent de se suicider avec des vapeurs de charbon tandis que Cupidon arrose copieusement les braises pour l’épargner.Plaque de cheminée

Décoration salon VenellesSon salon, et plus généralement la maison, est un hommage vibrant à la mythologie et à l’Italie qu’il a tant aimée… ironie bien pesée, Chabaud aura fait aménager son salon en style pompéien alors que sa maison elle-même se trouve construite sur une ancienne villa romaine. Il y réalisera d’ailleurs des fouilles et prendra méticuleusement des moulages des pièces qu’il découvrira au fil des ans, que ses héritiers appellent encore aujourd’hui ses camées.

Des héritiers directs d’ailleurs, il n’en aura pas et l’on ne trouve dans sa maigre correspondance que bien peu d’éléments nous laissant à supposer qu’une femme aurait partagé sa vie… le vieil homme est mort en 1902, toujours solidement attaché à son village (dont il fut le maire) et sans descendance.

Son salon donc, va constituer un fil conducteur, un point de départ qui va nous permettre d’aborder quasiment toute son œuvre. Le décor, aujourd’hui hélas très endommagé apparaît comme un condensé du travail du sculpteur. Très inspiré des villas du sud de Naples et plus particulièrement de la villa Oplontis à Torre Annunziata (villa de Poppée), le style, essentiellement géométrique fait apparaître plusieurs éléments.

On y distingue tout d’abord des motifs typiquement pompéiens tels qu’un portail encadrant la porte d’accès au salon, identique dans sa conception à celui du mur ouest de la diaeta d’Oplontis

Toutefois, si les formes sont conservées, ni les couleurs, ni la composition (dissymétrique dans son ensemble) ne correspondent à un quelconque décor de l’époque romaine. Il s’agit plutôt ici d’une inspiration générale qui a abouti à un style disparate entre le style pompéien et le style art déco.

Le rouge utilisé pour le fond du décor lui-même, n’est pas le traditionnel rouge cinabre (sulfure de mercure), il tire plus vers une terre de sienne assez sombre, quant aux ornements, ils semblent particulièrement simplifiés avec une absence quasi totale de grotesques.

Pilastres en tompe l'œilDe part et d’autre d’une zone centrale destinée à accueillir la présentation des grands hommes à la Provence, deux pilastres en trompe l’œil appellent plusieurs commentaires.

Tout d’abord dans le choix des motifs, là, directement empruntés à ceux des villas pompéiennes et très en vogue au XIXème siècle : les deux candélabres sont ainsi des copies quasi conformes de pièces réalisées à Milan , de style néoclassique, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, eux-mêmes inspirés de candélabres à trois pieds présents notamment sur le site de Torre Annunziata.

Les masques, aussi, sont conformes à la culture antique : ils seront une constante chez Chabaud, un élément décoratif très important que l’on retrouvera à chacune de ses collaborations avec Charles Garnier, notamment dans la composition des pilastres de l’opéra de Monte-Carlo, destinés à accueillir les bas-reliefs encore présents dans ce salon, aux angles de la pièce.

Le plus amusant dans cette histoire, c’est que cette obsession pour l’univers antique trouve un étrange retentissement sur son propre terrain.

On sait en effet que Chabaud réalisa des fouilles sur Venelles et plus particulièrement sur sa propriété : des échanges avec le musée du Louvre en attestent. Et même s’il est difficile de dire avec précision ce qu’il découvrit, de récentes recherches ont permis de mettre à jour sur sa propriété, un site gallo-romain de première importance. La présence de nombreuses tégulas, de sigillés, atteste en effet de la valeur archéologique de son terrain.

Archéologie Chabaud   Barolet

Il reste qu’aujourd’hui, le patrimoine lié à cet immense sculpteur est en péril.

Les institutionnels, qu’il s’agisse de la BNF ou du Musée d’Orsay continuent d’ignorer son œuvre et le capital disponible sur Venelles est en grand danger.

Le tremblement de terre de 1909 a fait son œuvre… une mauvaise préservation des sculptures et plâtres préparatoires n’est pas sans poser quelque inquiétude et la préservation de ses calques et croquis demeure douteuse. Il faut savoir ainsi que sur Venelles se trouvent encore les épreuves préparatoires en plâtre de sculptures majeures telles que le buste de Torelli, le buste de Salieri, le serment des jurisconsultes à la Provence, l’abolition de l’esclavage… un véritable patrimoine hélas méconnu et surtout qui n’est pas entretenu.

Diane chasseresse à VenellesL’un des exemples les plus frappants demeure une statue de Diane chasseresse, entreposée à la mort du sculpteur pendant près d’un siècle dans un pigeonnier. Aujourd’hui, le visage recouvert de fientes et le sein griffé, cette œuvre illustre le peu d’intérêt que l’on porte à ce sculpteur majeur qui eut le malheur d’œuvrer dans une période particulièrement troublée.

Chabaud appartient, à part entière, à un patrimoine qu’il convient de préserver et de défendre. Il collabora de son vivant avec Garnier et Eiffel, ce qui n’est pas rien. Son œuvre, même si elle peut paraître académique, demeure profondément révolutionnaire en ce sens qu’elle incorpore déjà des éléments technologiques comme le feront les défenseurs de l’art nouveau.

Il n’est pas, à ce titre, un petit maître de la sculpture comme certains peuvent le soutenir encore aujourd’hui… mais il a été et demeure un grand maître de la sculpture qui mérite de retrouver ses lettres de noblesse.

Chabaud à Venelles

Statue sur la tombe de ChabaudOn pourrait ajouter, qu’ici même, à Venelles, sa ville, il n’est pas reconnu non plus ! À Venelles Louis-Félix Chabaud c’est surtout la voûte qui porte son nom, bien qu’il ne semble pas que celle-ci ait un lien direct avec le sculpteur. Les paroissiens qui fréquentent l’église ont plus de chance et connaissent le bas-relief – Le sacre de Clovis – qu’on peut voir dans l’ancienne église. La dernière œuvre de l’artiste visible à Venelles se trouve sur sa tombe au cimetière de Venelles-le-Haut… la tombe est entretenue par ses héritiers mais la statue elle, est en mauvais état.