Christian R. est venellois, élagueur et parfois poète… Dans le texte qui suit il évoque le cyprès, un des arbres qui symbolisent notre Provence. Ces cyprès il les aime, il les entretient, les taille… et parfois les supprime car ils peuvent être dangereux.


Haro sur cet arbre si haut qu’on voit de si loin et pourtant si près des maisons : le Cyprès

Le cyprès en ProvenceMon travail m’amène à intervenir dans les jardins, généralement pour élaguer de grands arbres menaçant les habitations parce qu’ils sont trop gros, trop proches, ou pour respecter les Obligations Légales de Débroussaillement (OLD) qui imposent de débroussailler 50 mètres autour des maisons pour réduire les risques d’incendie.

Le cyprès a une place un peu particulière dans notre région car c’est un symbole incontournable de la Provence, même si cet arbre est en fait originaire d’Iran… et d’ailleurs. Le cyprès a longtemps servi de protecteur contre ce vent fort local, le Mistral, pour lequel on disait sous l’Ancien Régime (fin XVIIIe, post Révolution) qu’il était un des trois fléaux de la Provence, à savoir le Mistral, la Durance et le Parlement ! Le cyprès avait donc un statut d’arbre paravent et protecteur.

Cet arbre est sacré pour de nombreux peuples. Son bois est dit imputrescible et symbolise donc l’immortalité.

Chez les Grecs et les Romains, il est en rapport avec les divinités de l’enfer ; il est l’arbre des régions souterraines ; il est lié au culte de Pluton, dieu des enfers. Le cyprès, grâce à sa longévité et à sa verdure persistante, est aussi surnommé l’arbre de vie et de la résurrection, ce qui explique d’ailleurs aussi sa présence devant et dans nos cimetières. Un arbre qui revêt donc toutes sortes de symboles plus ou moins contradictoires

Il serait aussi investi de vertus étranges, de pouvoirs magiques et de forces vives. Il est vrai que cela interpelle lorsqu’on croise un grand et majestueux cyprès à l’entrée d’un domaine ou d’une forêt, ou au hasard d’une balade dans la nature. Cet arbre solitaire perdu au milieu de rien se dresse souvent tel un oriflamme pointant le ciel, et dégage une aura qui donne l’impression de rencontrer quelqu’un, un individu austère et porteur de l’histoire du site depuis la nuit des temps, le gardien des lieux en somme.

Chez nous en Provence, une vieille tradition consiste à planter des cyprès devant les grandes bâtisses, généralement de grands domaines fermiers.

D’ailleurs connaissez-vous les raisons de cette tradition de planter un ou plusieurs cyprès à proximité d’une grande bâtisse ou à l’entrée du domaine ? Cette vieille tradition provençale veut qu’on plante un cyprès pour informer que le site accueille volontiers le visiteur en transit devant la maison ou à l’entrée du domaine pour qu’il puisse se reposer et se désaltérer. Une sorte de message lointain lancé dans le paysage pour dire : « Ici, vous êtes les bienvenus ». Au nombre de deux, on indiquait aux voyageurs que dans ce lieu on pouvait se désaltérer et y manger. En ajoutant un troisième, on proposait le gîte.

Ainsi, à une époque pas si lointaine où il y avait de nombreux voyageurs sur les chemins, des travailleurs proposant leurs services pour les travaux agricoles, forains et autres tâcherons offrant leur savoir-faire « à la tâche » contre rémunération, le cyprès, arbre haut et visible de loin, permettait à cette population de travailleurs migrants de choisir leur chemin et leur destin en scrutant au loin les cyprès visibles dans les plaines et vallons à parcourir.

C’était pour la même raison d’ailleurs, en plus de ce symbole d’éternité, que les églises et autres chapelles de campagne plantaient de grands cyprès devant leur porte pour indiquer la voie à suivre aux pèlerins susceptibles de s’égarer (au sens propre comme au sens figuré !), sachant de surcroit que deux cyprès indiquaient un lieu de culte pour les Protestants, trois pour les Catholiques donnant ainsi l’image de la Sainte-Trinité.

Aujourd’hui la tradition de planter un ou plusieurs cyprès devant sa maison a perduré, mais ce n’est plus la même histoire. Nombreux sont les habitants de maisons individuelles qui plantent instinctivement des cyprès dans le jardinet devant leur demeure ou en bordure du chemin d’accès comme pour faire un rangée d’honneur qui accompagne le visiteur et l’invite à suivre le chemin jusqu’au bout.

Au début, c’est joli, accueillant, l’arbre reste vert toute l’année, mais aujourd’hui il y a malheureusement davantage de petits jardinets résidentiels que de vastes domaines, et le cyprès grandit vite, possède un réseau de racines redoutables pour les murs des habitations proches et des murets de jardin mitoyens qui se voient d’une année sur l’autre striés de longues lézardes inquiétantes. Quel dur revirement pour cet arbre anciennement chargé de rapprocher les hommes et qui devient source de conflits de voisinage !

Le cyprès génère également un épais tapis d’aiguilles à son pied, très acide, sous une ombre quasi permanente qui repousse toutes plantes voulant s’y installer : le cyprès est un arbre exclusif, qui ne partage ni le sol ni l’espace, d’ailleurs les forêts de cyprès sont très rares !

Mais le plus gênant chez le cyprès, c’est cette une poussière caractéristique au printemps. Une épaisse fumée de poussière jaune que les personnes allergiques redoutent ; les allergies étant d’ailleurs de nos jours un mal touchant de plus en plus de personnes, notamment des enfants, sans doute une conséquence de la pollution d’origine humaine omniprésente et que le cyprès vient encore exacerber.

Et sans oublier donc, que cet arbre est un résineux qui peut se transformer en torche impressionnante avec une très forte et rapide montée en température dès qu’une étincelle ou une flamme vient s’approcher de trop près, notamment lors des barbecues pendant les étés caniculaires qui deviennent récurrents, réchauffement climatique oblige. Les cyprès d’aujourd’hui ont donc malheureusement bien moins de vertus que leurs ancêtres d’antan et un à un nous les abattons pour laisser plus de place aux rayons du soleil ou pour planter un arbre moins exclusif et plus discret.

Le cyprès, originairement symbole de nombreuses protections, du vent, de l’éternité et du temps qui passe, ainsi que du voyageur, est devenu un arbre maudit, un arbre à risques, un arbre que les élagueurs comme moi sont missionnés pour les éradiquer, de sa plus haute cime à sa plus profonde racine !

Paysage Van Gogh

Le cyprès restera-t-il cet arbre symbole et symbolique de la Provence
ou est-il voué à disparaitre de nos paysages urbains ?