Histoire d’une amitié
Louis-Félix CHABAUD et Charles GARNIER

Conférence par Jean-Marc HÉRY mercredi 24 mars à Venelles

La première question qu’il convient de se poser lorsque l’on s’attaque à un sculpteur ornemaniste (qui donc par définition ne signait rien) relevant en outre d’un style (Le Second empire) assez méconnu et parfois méprisé, c’est de savoir à partir de quoi on construit notre étude.

Louis-Félix Chabaud, un sculpteur méconnuLa première chose qui vient à l’esprit, sachant que rien de vraiment sérieux (pas même un bulletin de l’Académie des sciences d’Aix datant de 1929 et qui sent bon le thym, la sarriette et le romarin) n’a été écrit sur Chabaud, consiste à aller consulter ses héritiers.

On récupère ainsi des anecdotes… souvent vraies, parfois inexactes ou enjolivées mais qui sont autant de pistes qu’il convient de suivre.

Il y a ensuite les archives écrites :
– Le fonds Chabaud présent à Venelles et par bonheur fort bien conservé par la famille RIAS
– Le fonds Garnier à Paris (et là les choses, comme nous allons le voir, se compliquent passablement car ce fonds reste en grande partie inexploré et qu’il a fait l’objet de nombreuses censures de la part de la Veuve de Charles Garnier.

Celle-ci, à la mort de son mari, n’a pas hésité, avant de le confier à l’État, d’en retirer tout ce qu’elle jugeait compromettant, tout ce qui avait trait à la Religion, à la franc-maçonnerie, à la politique, aux investissements même de son époux… elle alla même jusqu’à déchirer certains courriers, découper les entêtes pour qu’on ne puisse en définir l’expéditeur.

Nous allons voir d’ailleurs que de très nombreuses archives ont « très opportunément » disparu : ainsi les Beaux-Arts ne disposent-ils d’aucune information sur Chabaud

Enfin, il demeure les écrits de l’époque, qui sont souvent partiaux et contradictoires : le premier est le testament architectural de Garnier intitulé « Le nouvel Opéra » et le second fut rédigé par le premier archiviste de l’Opéra Charles Nuitter.
L’histoire de ce « testament architectural constitue déjà en soi une anecdote assez amusante.

En quatorze ans, Garnier eut affaire à 14 Ministres ; le 14ème s’appelant Joseph Auguste Paris. Ce dernier, conscient que des aménagements restaient à faire mais que la France, exsangue après la guerre de 1870, ne pouvait se les permettre, enjoint l’architecte d’écrire son « testament » afin qu’un jour son œuvre puisse être complétée. C’est ce qui donna naissance aux deux tomes du Nouvel Opéra : dans ces ouvrages, Garnier règlera ses comptes, assènera un certain nombre de vérités (notamment quant au fait qu’il aurait dilapidé l’argent public) mais surtout, lèguera à la postérité ses desiderata en terme d’aménagements des alentours de l’opéra.

Difficile de dire exactement et quand l’amitié entre Garnier et Chabaud se lia. Le parcours des deux hommes est d’ailleurs assez similaire : tous deux sont nés dans des familles relativement modestes,

Sur Garnier, les témoignages sont assez épiques, souvent exagérés : son père était carrossier et souvent présenté comme un pauvre forgeron et le jeune Charles Garnier comme l’apprenti maniant le soufflet !

Tous deux furent orphelins de père relativement jeunes.

Nous savons aussi que Garnier était de santé très fragile (tout comme Chabaud qui dût renoncer à reprendre l’activité de la propriété familiale). Outre le fait qu’en 1874 (donc à la fin de l’édification de l’opéra de Paris), il avait subi pas moins de cinq opérations de la maladie de la pierre (calculs rénaux), références du Dr J.L. Pascal, nous savons aussi qu’il était présenté comme un extraordinaire effervescent et un profond névropathe. « Garnier tomba régulièrement dans de graves dépressions pendant lesquelles il craignit la folie. Une angoisse permanente l’habitait, se fixant tout particulièrement sur des craintes irraisonnées concernant la sécurité de sa femme, de son fils et sa propre santé » (Martine Kahane)

Chabaud et Garnier 1848Enfin, nous savons que tous deux firent connaissance alors qu’ils étaient élèves aux Beaux-arts de Paris ; une légende assez tenace veut même que ce soit Charles Garnier qui ait poussé son ami Chabaud à présenter le Grand Prix de Rome où ils continuèrent à se fréquenter pendant 3 années.

Il convient de revenir quelques instants sur le fonctionnement de l’académie de France à Rome à cette époque.

Cette institution nécessitait, pour disposer d’une bourse, de participer à un concours assez strict : les candidats commençaient par être enfermés dans des loges (en réalité des alcôves dans un vaste couloir) pendant 7h. On leur confiait un projet, ils ne devaient pas communiquer entre eux, on ne leur servait ni à boire ni à manger et ils devaient rendre, au bout des 7 heures, une esquisse qui allait permettre de faire un premier écrémage.

Dans un deuxième temps on laissait 71 jours aux candidats retenus pour rendre une épreuve achevée.

À l’époque, le directeur de la Villa Médicis était Jean Alaux, qui venait de succéder à Ingres et parvenait difficilement à s’imposer d’autant que les artistes se montraient parfois frondeurs et que la situation politique à Rome n’était pas claire. (en 1849, lorsque Chabaud y arriva, les pensionnaires furent délogés après la proclamation de la République de Rome et furent contraints à l’exil à Florence)

Toutefois, chaque pensionnaire recevait des instructions très claires de l’académie des Beaux-arts qui dirigeait leurs travaux, leur confiait la réalisation d’œuvres de commandes ou d’études qui devaient ensuite être envoyées à Paris pour y être jugées.

Chose étonnante, nous allons le constater : non seulement Chabaud ne respecta que très rarement le cahier des charges qui lui était imposé, mais en outre, si la Villa Médicis a fort heureusement conservé toutes ses archives le concernant, l’académie des Beaux-arts les a toutes « égarées ».

La situation politique à Rome fit que les artistes furent un temps livrés à eux-mêmes et l’on sait que Charles Garnier et Chabaud entreprirent un tour complet de l’Italie que l’on peut presque retracer jour après jour (voir l’ouvrage d’Alan Curtis Meads). Leur périple les mena à Florence, Pise, Monreale (en Sicile), Rome évidemment, Sienne, Assise, mais surtout dans le sud de l’Italie.

Et là nous arrivons à un tournant de l’étude, car les dessins de Chabaud des fresques pompéiennes constituent un témoignage essentiel et précieux, même aujourd’hui pour les archéologues.

On sait que Garnier se livrera à des fouilles. Ce sera d’ailleurs la période des fouilles réellement scientifiques entreprises dès 1822 par François Mazois. Or il faut savoir que jusqu’en 1860 avec l’intervention de Fiorelli, la technique de fouille employée consistait à fouiller une maison puis à la ré-enterrer, non sans parfois prélever certaines fresques, mosaïques ou objets qui se sont retrouvés perdus dans des collections privées.

À ce titre, le travail de Chabaud, qui réalisa d’innombrables croquis des peintures pompéiennes est précieux d’enseignements : il permet d’une part de retrouver trace de fresques aujourd’hui perdues mais constitue aussi un vibrant témoignage aux sites de Campanie, qu’il s’agisse de Pompéi, d’Herculanum, de Stabie ou de Torre Annunziatta.

Stabie, villa d'Ariane Fresque du concert, Pompéi Pompéi avant Gusman Un voyage initiatique commun Villa de Cicéron